10.03.2008

Tombouctou 1 - La cour du Mansa

La cour du Mansa

Jibjib était sans égal pour gober les graines de jujubier qu'il lançait très haut vers le ciel : elles retombaient infailliblement comme attirées par sa bouche.

- C'est pour ça que je m'appelle Jibjib dit-il à Kikoo, le petit palefrenier de la concession. Chez moi il y a des forêts de jujubier. Les femmes pilent les graines pour faire des gâteaux délicieux que leur achètent les peuls et les targuis nomades.

- Moi dit Kikoo, c'est les forêts de cocotiers. On grimpe comme des singes pour les cueillir. Nos mères cuisinent le poisson avec l'huile de coco. J'adorent les petits poissons "Bika". On les mange avec leurs arêtes, trempé dans une sauce au piment.

Assis sur un muret de banco, les deux gamins regardaient autour d'eux la concession toute affairée.

En effet, une excitation extraordinaire régnait dans la cour principale du Maître des terres Takou Ilboudo. Les griots de la maison, augmenté d'une troupe de musiciens mandingues criaient les gloires des ancêtres du Grand Takou.
La visite du Ministre des terres de l'Empereur Mogho Naba s'annonçait avec fracas. Tous les sujets de Takou étaient mobilisés. Les cours de forgerons résonnaient des coups frappés sur le métal des pointes de lances, des offrandes bruyantes arrivaient de toutes les concessions des environs et au-delà : moutons, porcs, phacochères, porcs-épics, chimpanzés... se retrouvaient rapidement en morceaux dans les marmites fumantes. Les peules apportaient des calebasses de lait caillés dans lesquels flottaient d'appétissants grumeaux de beurre frais.
Depuis la veille les pilons battaient rythmiquement les mortiers dans toutes les cours environnantes, broyant le grain et embaumant l'air d'un savoureux arôme de mil grillé.

Des rites propitiatoires avaient été engagés pour préparer cette audience extraordinaire. La gardienne du fétiche, le sorcier de Naam Tenga et quelques autres hommes de connaissance avaient arrosé de sang frais les arbres totems, les rochers-génies, les sources-filles dans les différents bosquets sacrés.
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Takou finissait de se préparer. La vieille Yaya lui avait soufflé des bénédictions en tailladant sur ses épaules de fines et discrètes coupures qu'elle enduisit d'un onguent rafraîchissant. Yaya lui avait également recommandé d'appeler auprès de lui le petit Jibjib et de le garder à ses cotés. Celui-ci était un fils du Bangré, et il porterait chance à Takou.

Il avait ensuite culbuté la belle et bestiale Zenné et s'était oint les parties de ses mictions féminines. Cette Zenné capiteuse, éduquée chez les courtisanes de Tombouctou, savaient plus qu'aucune autre exalter son mâle appétit, confortant sa réputation de fameux étalon.

Après quoi il s'accoutra de sa tenue d'apparat constituée d'une longue tunique de cotonnade de Kano, d'une culotte en peau de lion transmise par ses aïeux, d'une cape en cuir de zébu blanc surmontée d'un col en fourrure de léopard. Ses gris gris, son carquois, sa lance, son coutelas à la poignée d'ivoire ouvragée en tête de buse, son animal totem, achevèrent d'exalter sa fierté. Satisfait, invoquant son Dieu des terres et l'âme de son père, il se rendit dans sa case de réception entouré par ses griots déclamant les gloires de sa lignée.
La case de réception était déjà pleine de monde. Les autres chefs de terre et les grands guerriers se turent à son arrivée, tandis qu'éclataient les cris des griots. Assis sur son trône Takou se fit offrir la calebasse de Zomkom, l'eau de mil bénie et d'un geste du menton manifesta sa satisfaction. Aussitôt des servantes firent circuler des calebasses de bière de mil parmi les convives. Et les conversations reprirent de plus belle.
Nikiéma, le secrétaire de Takou s'approcha de son Maître.
- On annonce la venue imminente du Ministre de l'Empereur. Il est déjà arrivé au marigot.
- C'est bon je suis prêt. Mais as-tu pu avoir des nouvelles du motif réel de sa venue ?

Le vieux Nikiéma sentit son coeur s'emballer. En dépit de ses efforts et de ses agents il n'avait pu en savoir plus. Aussi il évoqua simplement la rumeur qui s'était diffusée dans l'entourage du Moro Naba et dont l'avait informé un de ses frères de lait bien introduit dans la cour.

- Il semble que ce soit pour honorer mon Maître d'une mission secrète...
Takou haussa les épaules. Il pensa que le vieux Nikiéma était décidément usé et inutile. Il songerait à le remplacer. C'est alors qu'il se rappela de la recommandation de la vieille.
- Nikiéma, dit-il, va chercher l'enfant rouge !

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- Tu dois aller à Tombouctou ! Et offrir au Mansa un traité de paix à nos conditions. Et ne revenir qu'avec le traité signé, ainsi le veut notre Grand Moro aux ancêtres puissants !

Takou n'en cru pas ses oreilles ! Cela dépassait son entendement ! Un traité de paix ? Et ne revenir qu'avec le traité signé ! Il aurait besoin de Zenné ce soir ! Et sentit une soif de bière et de sang rouler dans ses veines...
Jibjib fut terrorisé par le regard du Guerrier qui le fixait des yeux, mais celui-ci était seulement absorbé par ses pensées.

Le Ministre ne s'attarda pas, ne daignant même pas honorer le festin préparé en son honneur.
Entouré de sa garde il demanda congé à son hôte et s'en retourna d'un pas rapide vers les chevaux, traversant une haie de danseuses mi-nues tressautant au rythme des balafons.

La délégation s'en fut au galop, soulevant un nuage de poussière que la vieille Yaya scruta avec attention. Un sourire plissé étoila son visage. Elle avait aperçu la silhouette du rapace surgir du sillage des cavaliers. C'était l'agrément. Le Grand Takou reviendrait avec les honneurs et le traité signé.

Lorsque la nouvelle de la vision de Yaya se diffusa parmi les invités, les sujets et les captifs qui étaient resté choqué par la morgue de l'envoyé du Moro, furent saisi d'une joie unanime qui éclata comme un orage trop longtemps contenu. Les griots s'en donnèrent à coeur joie, les balafons crépitèrent, les danseuses cambrèrent leurs reins en pointant leurs seins circonflexes, tandis que les calebasses de dolo rouge, le plus fort, tournoyèrent entre les milliers de mains, entraînant tous les convives dans une ivresse collective. Des rixes éclatèrent occasionnant quelques morts, des femmes possédés se roulèrent sur le sol se mêlant indistinctement aux guerriers en chaleur, tandis que Takou, repu, ronflait contre le sein de Zenné.

A l'écart, Jibjib se remettait de ses émotions. Il s'était éloigné de l'orgie car un guerrier stupide pouvait s'en prendre à lui et l'embrocher. Il n'était qu'un captif après tout. Assis sur le mur de banco qui jouxtait la case de Yaya il réfléchissait en balançant les jambes.

Un bruit à ses côtés attira son attention. C'était Kikou, le palefrenier.
- Tu vas partir à Tombouctou toi aussi, n'est-ce pas ?
- Oui répondis Jibjib.
Et il sentit alors une lumière paisible irradier dans son coeur.
- Oui, répéta-t-il encore, oui...
Il n'avait pas sentit le coup immédiatement. Le sang gicla d'abord, puis il réalisa avec effarement qu'il provenait de son propre corps. Il hurla et s'effondra dans la nuit.

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Dans la salle principale du palais de l'Empereur mossi régnait un lourd et inhabituel silence, à peine dérangé par le sifflement lent des chasse-mouches en plume d'autruche que manoeuvraient deux servantes nubiles. Le Moro Naba, bonhomme gras aux petits yeux rusés, semblait réfléchir en contemplant la canne d'ébène curieusement ouvragée que lui avait offert son vassal du Tenkodogo.

Assis en contrebas du Chef suprême des Terres, le Porte-Parole restait figé dans l'attente de la profération des paroles de son Maître. Il avait à charge de traduire à haute voix le chuchotement rauque et souvent incompréhensible que ce dernier lui glissait à l'oreille.

Les Ministres et les conseillers s'étaient éclipsé après la cérémonie de délibération traditionnelle du vendredi. Sauf le Ministre des Affaires Extérieures qui était resté prosterné, étendu de tout son long au pieds du trône.
- Relève-toi, Tapsoba ! Déclama le porte-parole, relayant les propos poussifs de son Maître.
- Comme il vous plait Altesse ! dit le Ministre en se redressant sur ses genoux, tout en conservant une posture de soumission.
- Je souhaite que tu accompagnes Takou, ton rusé et roué cousin , et que tu t'assures de son départ pour la Mecque... avec le pèlerinage du Mansa ! Qu'il en soit fait selon ma Volonté !

L'Empereur goûtait l'effet de ses paroles. Il devinait par delà l'expression neutre et servile du cousin de Takou, l'orage tumultueux provoqué par ses mots. Ceux-ci tels des nuages rapides chargés d'éclairs et de tonnerre, devaient plonger l'esprit de son Ministre dans un crépuscule de perplexité et de frayeur.

Lorsqu'il quitta la salle du palais le Ministre Tapsoba du se retenir de crier. Les génies seraient offensés ! Pour accompagner le Mansa à la Mecque, Takou ne devrait-il pas se convertir à cette religion répugnante qui interdisait le culte des ancêtres et des génies tutélaires ? Pouah ! Tapsoba cracha au visage de son assistant souffre-douleur.
Tapsoba ajusta sa tunique, jeta un oeil de coq hautain sur la place des honneurs de la cour impériale, et s'engagea vers la sortie en maudissant toute la descendance de ce crapaud d'Empereur.

- J'obéirais à tes ordres, fulmina-t-il intérieurement, et Takou partira pour la Mecque ! Mais contrairement à ce que tu espères il reviendra ! Avec un pouvoir vital et un prestige encore plus fort ! Il s'attachera les services de sorciers et de fakirs qu'il recrutera sur place et nous rétablirons notre Royaume Yarsé que tu as annexé en asservissant honteusement nos familles !

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Dors ! lui dit Kourima. Sa mère lui souriait. Ses grands yeux l'enveloppait de tendresse. - Un jour viendra, mon fils, ou tu découvriras le secret de notre parenté. Car nous venons d'un pays de lumière et nous sommes d'une race bénie. Va ...!

La case luisait d'une lumière chaude et ondoyante dégagée par la lampe à huile. Les reflets dorés jouaient sur le visage de sa mère bien-aimée... avant de s'estomper dans des cris et des visions horribles d'un cauchemar qui réveillèrent Jibjib.
- Il se réveille ! cria la servante ! Il se réveille !
Zenné soupira d'aise. Enfin, pensa-t-elle, mon enfant-génie se réveille !

La vieille Habiba

« La vieille Habiba a une peau parcheminée qui devient bleue indigo comme un vieux manuscrit. Tout le monde sait qu’elle est un puit de sciences occultes. Et que dans ses yeux de nuit, on peut voir, comme à travers un miroir, le monde des ancêtres et le monde des génies. C’est pourquoi chacun garde les yeux tournés vers le sol en sa présence. »

Jibjib se remémorait ces propos colportés au village tandis qu’il balayait la cour. Parfois une mini tornade semblait se jouer de lui, emportant et dispersant tous les détritus qu’il avait laborieusement rassemblé pour les recueillir et les jeter dans le fossé.

C’est la Vieille qui me joue des tours avec ses génies se dit-il en souriant.

Parfois il se décourageait Jib-Jib. Depuis la vision épouvantable de la mort de ses parents et du saccage du village par les Mossis, ces abominables cavaliers sauvages aux dents limés et aux visages scarifiés, il lui arrive de pleurer sur la grosse pierre qui sert parfois de meule dans la cour.

Depuis trois mois bientôt, il vit chez sa vieille tante Habiba, à quelques kilomètres de son village ravagé. Depuis lors il vaque aux service domestique de sa parente, seule membre de sa famille disposée à l’accueillir. En attendant l’hypothétique retour de l’Oncle El Haj Ousmane, qui pourrait le recueillir et assurer son éducation.

Table

Première partie

La nuit des hyènes
La petite tante
La fugue
La voix
Tombouctou
Hadja Zoubeida
La Cour du Mansa
Le talib Cissé
La vieille Habiba et la prophétie
Le pèlerinage à la Mecque
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Deuxième partie

Le kabbaliste de Taroudant
Le rêve des Lettres
La haine du Cadi Belkacem
La fuite de Sarah et de Salomon
La galère génoise
Les pirates maures
Fustat et Maïmonide

Troisième partie - à venir

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Le Songe du Maître

Le Songe du Maître

Le vieil homme commençait à tituber. Même son ânesse, qu'il avait surnommé Pet de moine, en hommage à Monsignor de la Montserrat, lequel l'avait jadis expulsé de Tolède et d'Al Andalus, même elle donc, se traînait lamentablement, foulant le sable mou de ses sabots usés.

Ibn Arif était tout à son chapelet. Des centaines de milliers de tours d'invocation du Nom indicible avait donné à ses doigts dénudés de chair l'apparence d'un autre chapelet. Mais tout son corps n'était-il pas animé par le souffle du Nom ? Le soufflet rauque de ses poumons n'expulsait-il pas, dans un roulis froissé, le décompte syllabique de l'Innommé ?

Le vieil homme s'affala sur le sable. Et aperçut au loin la ronde des rapaces. Son esprit s'apaisa.

Au loin la caravane attendue se faisait déjà entendre, tandis que les oreilles de l'ânesse se redressaient d'espoir.

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La ronde des rapaces... C'était il y a bien longtemps.

Le jeune Ibn Arif, assis en tailleur dans la medrassa, observait machinalement le vol des vautours qui tournoyaient au loin, au-dessus du terrain vague ou les bouchers égorgeaient les bestiaux.

Il faisait chaud. Un air lourd pénétrait jusqu'à "la terrasse des philosophes" pourtant bien ombragée par la muraille Est de la grande mosquée de Cordoue.

Tandis qu'il regardait pensivement le ciel, un éclair lumineux s'étoila dans son esprit. Stupéfait Ibn Arif vit une couronne de symboles qui s'agençait en tourbillonnant comme les rapaces, s'éloignant et se contractant, mariant d'étranges lettres à de curieuses figures géométriques. Par Allah ! Que m'arrive-t-il ?

Le jeune homme s'efforça de se ressaisir. Par un effort de concentration il orienta son esprit vers l'orateur, le Maître Al Siddiq, dont la voix aigue et désagréable n'empêchait pas les étudiants de se passionner pour ses récits de "voyages philosophiques".

Mais l'attraction était trop forte. Ahmad laissa son regard retourner vers le tourbillon des vautours. Après quelques secondes son impression première se confirma, et des éclairs se formèrent qui l'éblouirent comme si les rayons du soleil s'intensifiaient. Puis des lettres surgirent et s'ordonnèrent, formant une phrase qui s'imprima indélébilement dans l'esprit du jeune étudiant : "les trois coupes de lumière ne font qu'une".

Ahmad ferma les yeux à plusieurs reprises, mais la vision restait inscrite dans son esprit. Rafaq, son ami d'étude, s'inquiéta de l'état agité de son camarade. Les deux étudiants quittèrent discrètement le cours.

- Que se passe-t-il ? lui demanda Rafaq avec inquiétude.
- J'ai eu une vision étrange... lui répondit Ahmad avec le sentiment impératif de devoir conserver pour lui seul son secret.

La prophétie

LA CONFRÉRIE DES SOUFIS,

Première partie :
"Tombouctou, nombril du monde"

La prophétie des Ida Ous'haq

Courant de toutes ses forces Jib Jib s'était précipité vers le grenier à mil qu'il grimpa avec l'agilité de ses huit ans. Au sommet de l'énorme édifice de paille il souleva en tremblant le couvercle pointu et se laissa choir sur les ballots de tiges de mil et les sacs de grains. Là, pleurant et tremblant, se retenant d'éternuer, il chassa les visions d'abomination qu'il avait traversé dans sa course. Il n'entendait plus rien d'autre que le pouls accéléré et tonitruant de son coeur. Il se réfugia dans cette pulsation de vie et dans la lumière ouatée du grenier. Et s'endormit.
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Tout avait commencé par un tourbillon de poussières de mauvais augure. Celui-ci, comme surgi des mondes infernaux, avait soudainement enveloppé le village des Ida Ous'haq. Mais il ne s'agissait pas de l'habituelle tempête de sable. Les ânes étaient devenus nerveux, les pintades s'étaient rapidement nichées dans les frondaisons des acacias, et des centaines de pilons semblaient marteler le sol. Puis progressivement à la poussière s'étaient joints des cris effrayants, et le bruit furieux des galops de chevaux.
Comme la pierre qui ricoche sur le marigot, une indescriptible panique s'éventa de case en case. Les femmes, couraient de toutes parts à la recherche de leurs enfants à protéger, les hommes s'interpellaient de cour en cour et préparaient leurs lances, leurs arcs et leurs flèches avant de se réunir en groupes sous l'arbre à palabre.
Mais la surprise était totale.

Les cavaliers mossis déferlèrent comme une tempête. Leurs corps peints et zébrés de scarifications rituelles, ils grimaçaient et hurlaient leurs cris de guerre, en hachant de leurs petits sabres les corps et les membres avec une rage inhumaine. Des flèches empoisonnées sifflaient de toutes parts. Précises comme si elles poursuivaient leur cibles, elles fichaient leurs dards vénéneux dans les corps hurlants la mort.
En quelques minutes la désolation étendit son empire sur le village. Les vautours effectuaient déjà leur ronde. Le feu ne tarda à embraser les cases. Du bétail, des jeunes filles et des jeunes garçons terrorisés, étaient regroupés à coups de lance à la sortie du village.
Le vieil Hihoud, agonisait devant sa case, la poitrine en feu sous l'effet du redoutable poison de deux flèches.
-"La prophétie, pensa-t-il, tandis qu'une lumière douce, mêlé aux élancements vrillé de douleur, envahissait sa conscience. La prophétie est annoncée répéta-t-il péniblement, comme pour nommer et ouvrir le nouveau cycle tant attendu. Son regard se tourna vers le grenier à mil. La prophétie, souffla-t-il dans un dernier râle..."
Un groupe de guerriers s'approcha du corps. Ils le retournèrent à coup de pieds et le fouillèrent. Takou Ilboudo, chef des wemba Tenga laissa apparaître le sourire carnassier de ses dents rouges aux canines limées. En cherchant dans les loques puantes du sorcier il mit à jour un bijou de métal jaune, finement ciselé. Une petite étoile qui brillait au creux de sa main noire. Puis ils crachèrent sur le cadavre en riant et continuèrent leurs macabres fouilles parfois interrompues par le viol d'une femme blessée qu'ils achevaient de leurs abominations.
Le village continuait à s'embraser, et les flammes de gagner inéluctablement les derniers habitats et les champs alentours.
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Jib Jib fut réveillé d'un étrange rêve par la chaleur et la fumée. Il n'eut pas le temps de s'en souvenir, et dû s'arracher du grenier avec autant de rapidité qu'il y était entré. Sitôt le sol atteint, il prit les jambes à son cou, traversa le rideau de fumée avant de percuter ce qui lui sembla d'abord être un arbre avec un tronc énorme.
Soulevé dans les airs par le froc, il se retrouva nez à nez avec un démon et réalisa qu'il était entre les mains d'un guerrier mossi aux dents pointus. Il craignit d'abord d'être mordu ou dévoré, mais l'homme éclata de rire. Son visage étoilé de cicatrices rituelles, ses yeux globuleux injectés de sang glacèrent celui du garçon qui fut soulagé d'être relâché au sol.
- Gardez-moi de côté ce petit bâtard ! commanda Takou Ilboudo. Je le veux pour moi.
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Zenné
Zenné s'était décidée ce matin. La vieille Nong Ma, avec ses oracles et ses génies lui avait annoncé la veille une période favorable pour conquérir le grand Takou. Elle le pourrait lui dit-elle par l'union de la magie du Wentenga, la divinité tutélaire des Dagombas et celle, bien galbée, de son fessier ensorcelant. En effet, lorsque Zenné marchait, son postérieur semblait vivant et se mouvoir indépendamment comme un animal voluptueux.

Depuis quelques jours elle massait son corps de karité parfumé d'une essence irrésistible extraite d'une cactée au lait mortel. Elle faisait oindre également ses cheveux d'un beurre rance bien onctueux, qu'une vieille peule lui avait recommandé en louant son efficacité attractive.
En portant une étoffe imprégnée d'indigo son corps au noir intense s'était moiré d'un bleuté profond. Elle ajouta quelques colliers aromatiques autour de ses reins, et piqua, à l'aide d'une fine pointe, la dentelle d'un tatouage sur ses lèvres gonflées de sang.
Enfin, elle prit soin de ne point se laver le ventre afin que ses arômes intimes puissent exalter les sens puissants de Takou.
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Jibjib s'était rapidement familiarisé à son nouvel environnement. Il s'était rendu compte qu'être captif du grand Takou Ilboudo était un sort envié ! Non pas pour l'abondance de la nourriture, l'opulence des concessions, la vastitude des terres, le nombre des épouses et des captifs... non, tout cela était certes appréciable. Mais ce qui touchait Jibjib avant tout, c'était la gloire guerrière qui auréolait son nouveau Maître. Comment rester insensible à ce rayonnement, aux hommages et cadeaux incessants qui convergeaient de toute la contrée du Naam Tenga en direction de son Maître, le grand Takou !
La puissance de cette gloire avait opéré comme par magie sur l'esprit du garçon. Son bourreau, celui qui avait conduit la horde des mossis dans son village en faisant massacrer tous les siens, devenait petit à petit un héros. Transformant ainsi le fiel de l'amertume et de la soumission en un miel nouveau et revigorant.
Assise, comme toujours, sur son tabouret à l'entrée de sa case, la vieille Yaya observait la métamorphose de l'enfant avec amusement. Ses potions opéraient toujours avec une rapidité stupéfiante. Arrivé dans la concession il y a quelques semaines, abattu et prostré l'enfant reprenait goût à la vie.

On lui avait confié, à elle, la vieille, la gardienne des caïmans et du fétiche, ce "biga", cet enfant rouge. Elle avait remarqué d'emblée qu'il était différent des autres captifs. Il s'agissait cette fois de l'enfant du Bangré. Celui dont lui avait parlé Baghma son époux. "Il viendra, il sera rouge, tu reconnaîtras le Bangré dans ses yeux". Elle avait attendu longtemps, tandis son ventre se desséchait, que ses os faiblissaient, que les ancêtres chuchotaient dans sa tête et projetaient déjà leurs ombres à travers le rideau fripé de ses paupières.

Il était là enfin, et elle en souriait d'aise.Tout en mordant de ses trois dents un petit bout de noix de colas.

Présentation

LA VOIE DES VOIES, OU LA
CONFRÉRIE DES SOUFIS,


Ce roman picaresque et initiatique nous entraîne au treizième siècle, sur les pas de deux infidèles et aventuriers de Dieu. Nos deux héros africains, l’un originaire de Tombouctou au Mali et l’autre de Taroudant au Maroc, semblent porter une mystérieuse ascendance africaine et juive.
Poussés par le Destin et la recherche de leurs origines, ils vont parcourir le monde du Caire à Constantinople, à Palerme, Narbonne et Tolède. Ils vont découvrir non seulement le secret de leurs histoires mais également dévoiler une partie du secret du monde. Ce qui va lancer à leurs trousses les ordres militaires, l’inquisition et les plus fabuleux magiciens et empoisonneurs de l’époque !
Tout au long de leurs voyages, nous croiserons les templiers, le Graal , la Table de Salomon, le secret de la Thériaque, la secte des Assassins, pléthores de saints et anachorètes soufis et chrétiens, moult bandits, érudits, chevaliers et prostituées. Mais surtout nous découvrirons l’étrange confrérie soufie des Hanifs, détentrice de la Voie des Voies, dont le message cachée se perpétue jusqu'à nos jours .